NanterreReseau.Info

Accueil > Entretiens > Claude Mossé : "N’oublions pas que les Grecs nous ont tout appris"

Claude Mossé : "N’oublions pas que les Grecs nous ont tout appris"

mercredi 28 septembre 2011, par La Rédaction

Polythéistes, belliqueux, esclavagistes, un brin misogynes... Certes, les Grecs étaient loin d’être des dieux. Et pourtant... N’ont-ils pas inventé le débat démocratique et la citoyenneté ? Le droit écrit, l’art du discours et le sport de haut niveau ? L’éthique, la médecine, les mathématiques, la philosophie et le théâtre ? L’amour platonique et le nu ? Demi-dieux, peut-être... Alors que de nouvelles mesures d’austérité frappent la Grèce et que l’Europe s’interroge sur la gestion de la dette, l’historienne Claude Mossé nous invite à un voyage dans le temps. À la rencontre d’un précieux héritage. Qui, lui, n’a rien d’un mythe.

En quoi l’oeuvre des Grecs est-elle plus que jamais présente dans nos sociétés ?
Claude Mossé : L’apport le plus fondamental, c’est évidemment l’invention de la démocratie. L’idée que le pouvoir, la souveraineté "kratos" soit désormais entre les mains du peuple, communauté civique des hommes libres, "demos", est tout à fait révolutionnaire. Même si nos démocraties modernes sont aujourd’hui assez éloignées de ce modèle, ce sont bien les Grecs qui ont inventé le mot, l’idée bien sûr, mais aussi, et surtout, l’expression, à travers l’exercice du débat, placé au coeur de l’activité politique. Dans l’Agora, on avait droit à des discussions à bâtons rompus, les orateurs devaient avancer leurs arguments, être meilleurs que leurs adversaires afin de remporter l’adhésion de l’assemblée... C’est ce qu’on appelle l’"agône", c’est-à-dire, le débat d’idées. Une belle démonstration d’adversité et de conviction.

Comme en campagne présidentielle ?
Exactement. N’oublions pas que les Grecs nous ont tout appris. L’assemblée du peuple, qui se réunissait sur les hauteurs de la Pnyx, avait des airs de "meetings". D’ailleurs, le vote à bulletin secret existait déjà, le candidat qui perdait l’élection s’inclinait devant la majorité, et l’ensemble des citoyens s’y pliait. C’est tout de même formidable d’avoir inventé un tel principe !

Plus formidable encore l’égalité des citoyens devant la loi...
Quoi de plus moderne, en effet, au regard de leurs voisins d’Orient ? Le principe date des années 700. Alors que les guerres se multiplient entre cités, les Grecs comprennent qu’ils doivent compter sur le peuple en armes pour vaincre. Puis, d’égaux en guerre à égaux en paix, il n’y a qu’un pas.
Tous les citoyens libres vont être invités à prendre part à la vie civile. S’ils ne sont pas à l’origine de la cité comme on le dit souvent, les Grecs sont en tout cas les premiers à avoir pensé la nature du politique et à s’interroger sur la prise en charge de l’homme par lui-même. Mais ces réflexions ne pouvaient avoir lieu sans l’"extraordinaire prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir", dont parlait Jean-Pierre Vernant. C’était l’outil politique par excellence.

Mais le débat n’était pas seulement politique ?
C’est ce qui est tout à fait fascinant. On le retrouve absolument partout. Dans les tragédies de Sophocle, d’Euripide et d’Eschyle, les comédies d’Aristophane, dans les poésies d’Homère, les joutes oratoires ou sportives, mais aussi dans la médecine hippocratique, qui fait part des conflits du corps de la même manière que l’on pouvait exposer les conflits de la cité... Il semble qu’aucun domaine n’y échappe. Même des historiens comme Thucydide, qui n’était pas tellement favorable à la démocratie, commencent toujours, avant d’exposer les évènements, par introduire les forces en jeu : les Athéniens contre les Spartiates, les partisans et les adversaires d’une intervention en Sicile...

Les Grecs seraient aussi les premiers historiens ?
Pas au sens de la démarche historienne stricte. Mais avec Hérodote d’abord, et Thucydide ensuite, on voit, en effet, émerger la volonté de rendre compte du passé au regard des problèmes qui pouvaient se poser à leur époque. La démarche est presque sociologique.

Et la philosophie ?
Elle n’est pas née en Grèce, mais en Ionie, la Turquie actuelle. À l’origine, elle s’interrogeait sur les mouvements du ciel, sur les astres... Mais avec les Grecs, il va se produire quelque chose de tout à fait extraordinaire. On va passer du particulier au général, de l’utilitaire au savoir pur et à l’abstraction. Il y a donc deux écoles. Celle de Socrate, d’un côté, qui invente une philosophie politique et morale, en quête de la vérité absolue. Et les sophistes, parmi lesquels Gorgias et Protagoras, qui, eux, ne croient pas en la vérité absolue et pensent au contraire que l’on doit composer avec les aléas de la réalité du quotidien. En cultivant l’art de la rhétorique et en diffusant l’esprit critique, ils sont en quelque sorte à l’origine de l’éducation moderne.

Les Grecs inaugurent aussi un nouveau rapport au corps ?
Les gagnants des jeux, considérés comme des dieux, sont en effet sculptés dans le marbre. Et pour la première fois, les hommes représentés nus ne sont pas des vaincus, des prisonniers ou des esclaves, mais l’exaltation de la beauté et de la force. C’est d’ailleurs le signe distinctif de l’art hellénistique et le symbole d’une civilisation, qui, comme nos sociétés, était centrée sur l’homme.

(Propos recueillis par Victoria Gairin, 28 septembre 2011)

Demande d’inscription à la liste de diffusion du site :
NanterreReseau-subscribe@yahoogroupes.fr