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Abstention : la politique n’explique pas tout

lundi 7 avril 2014, par La Rédaction

Sanction, avertissement ou ras-le bol ? Quand certains se perdent en conjecture sur l’interprétation politique à donner au taux d’abstention record du 23 mars, des chercheurs viennent de montrer qu’au niveau local, l’abstention est d’abord déterminée par la taille de la commune.

( 26 mars 2014, par Yaroslav Pigenet )

Selon le ministère de l’Intérieur, le taux national d’abstention au premier tour des élections municipales 2014 a été de 36,45 %. Un nouveau record pour ce type d’élection, et une nouvelle occasion pour les politologues de se demander si cette abstention ( http://www.conseil-constitutionnel.fr/conseil-constitutionnel/francais/nouveaux-cahiers-du-conseil/cahier-n-23/abstention-defaillance-citoyenne-ou-expression-democratique.51859.html ) constitue « une défaillance citoyenne ou une expression démocratique ». Dès lors, afin de cerner les contours et détours de l’opinion abstentionniste, les commentateurs politiques sont tentés de comparer les taux de participation ville par ville. Sans remettre en cause l’intérêt de cette approche, des chercheurs du CNRS préviennent que cette comparaison n’a de sens que si l’on tient compte de la population des villes et des villages concernés.

Un civisme indexé sur la démographie ?

L’équipe de scientifiques du Laboratoire de physique théorique et modélisation (LPTM)[1], et soutenue par l’Institut des systèmes complexes de Paris-Île de France ( http://www.iscpif.fr/tiki-index.php?page=municipales2014_annexes ), a d’abord recueilli les données de 24 scrutins municipaux ayant eu lieu entre 1987 et 2011 dans dix pays différents, dont la France, l’Espagne, la Pologne et Israël. En comparant le nombre d’abstentionnistes au nombre d’électeurs inscrits dans la commune ou le secteur considéré, les chercheurs ont constaté que, quel que soit le pays ou la région, le taux d’abstention local suit une loi mathématique dépendant de la taille de la commune et du niveau de participation national.

Ainsi, on constate que plus la commune compte d’habitants, plus le niveau de participation y est faible. Ce comportement électoral est vérifié dans 21 scrutins locaux sur 24, pour des taux d’abstention globaux allant de 12 à 88 %. Ce taux ne semble donc dépendre ni de spécificités socio-culturelles nationales ou régionales ni de motivations politiques conjoncturelles. En revanche, l’équipe du LPTM observe[2] que la loi mathématique qu’ils ont mise en évidence ne tient plus lorsqu’ils réalisent le même type d’analyses sur des données issues de scrutins nationaux, tels que des élections législatives, présidentielles ou européennes.

Un nouvel éclairage sur l’abstention aux élections

Ces résultats montrent que des affirmations comme « La participation à Marseille est toujours inférieure à la moyenne nationale » ne veulent pas dire grand-chose. En effet, pour comparer et interpréter les taux d’abstention à une élection locale, il est indispensable de rapporter ce taux à la démographie des villes considérées. On ne peut pas comparer directement Aix-en-Provence, qui compte un peu moins de 100 000 électeurs inscrits, et Marseille, qui en compte plus de 400 000. L’Institut des systèmes complexes de Paris-Île de France vient de mettre en ligne un outil qui permet justement de comparer le niveau d’abstention ( http://municipales.gargantext.com/ ) observé au niveau d’abstention théorique prédit par le modèle. Sur cette page, les internautes ont également la possibilité de participer à une expérience de crowdsourcing dans laquelle ils sont invités à prédire le niveau d’abstention dans leur commune.

En outre, bien qu’empirique, le modèle du comportement électoral révelé par les chercheurs semble particulièrement robuste, il sera donc intéressant de vérifier si les municipales actuelles confirment la loi observée jusque ici. En effet, une déviation pourrait être l’indice d’une modification du comportement électoral.

Enfin, les auteurs soulignent que leurs résultats « amènent un éclairage nouveau à la discussion sur le nombre de communes en France ». En effet, la France compte près de 36 000 communes, un nombre unique en Europe, dont on envisage une future diminution. Or le modèle établi dans l’étude indique qu’une telle réduction pourrait avoir pour effet un nouvel accroissement de l’abstention aux élections municipales.

Notes

1. Unité CNRS/Univ. de Cergy-Pontoise.
2. « Universal size effects for populations in group-outcome decision-making problems », C. Borghesi, L. Hernández, R. Louf et F. Caparros, Phys. Rev. E, décembre 2013, 88, 062813.

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