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Marcel Gauchet : "Avec la troisième révolution industrielle, tout est à reconstruire"

mardi 28 juin 2011, par Saïd Mahrane

Qu’en est-il aujourd’hui de la "démocratie", cette organisation du pouvoir que les Grecs inventèrent à Athènes au VIe siècle avant notre ère ? Le culte des élites ne nous condamne-t-il pas plutôt à l’oligarchie, ce pouvoir partagé par un groupe de quelques élus, jugés meilleurs, car hier plus robustes ou plus riches, mieux nés, ou aujourd’hui, soi-disant plus compétents ? Dans le nouvel opus du Point Références consacré à la sagesse grecque (sorti le 23 juin), le grand philosophe politique Marcel Gauchet donne son avis sur l’élite, et aussi sur la démocratie du troisième millénaire. Avec recul et anticonformisme, comme toujours.

Depuis trente ans, l’élite est considérée comme le mal absolu. Vous-même, il vous est arrivé de dénoncer son influence néfaste...

Marcel Gauchet : L’élite est une très mauvaise notion. Au départ, quand elle a été formulée, au XIXe siècle, par des théoriciens italiens dits élitistes, tels Mosca et Pareto, cette notion se voulait réaliste et positive, et partait du constat que dans toutes les sociétés, le pouvoir est exercé par une minorité éclairée. Ces conceptions seront ensuite oubliées au profit de l’idée, d’origine marxiste, de couches et de classes dominantes, avec, sous-entendue, l’alliance de l’argent et de la compétence. Puis, à son tour, cette expression deviendra obsolète [...] On a considéré, à partir des années 1970, qu’il existait un milieu transpartisan avec une connaissance du monde suffisante pour assumer les fonctions indispensables à l’adaptation du pays à la modernisation et à la mondialisation [...] Les critères déterminants se situent du côté du capital éducatif et de l’insertion dans les circuits de décision. Même dans une société aussi tournée vers l’égalité des chances et le culte du self-made-man que les États-Unis, on assiste à l’émergence d’un véritable phénomène de caste en fonction des diplômes et des universités d’origine.

La télévision ne fait-elle pas l’élite ?

C’est un des autres éléments de la création de l’élite que nous avons du mal à décrire. Il s’est produit une intrication inédite entre les médias, le business, les idées, l’administration et le politique. Le rôle de cette élite est extrêmement important. Elle définit les orientations collectives qui s’imposent aux gouvernants, quelle que soit leur couleur politique. Or beaucoup des idées diffusées par ces milieux depuis trente ans sont gravement erronées... Les fameuses élites se sont trompées sur presque tout, notre rôle en Europe, la bonne stratégie face à la mondialisation, l’éducation dans la société de la connaissance, et j’en passe... C’est pourquoi je me suis toujours tenu à l’écart de ces fausses évidences cultivées en vase clos. Le vrai travail intellectuel ne peut se mener que de manière indépendante, en dehors de semblables circuits de connivence [...]

Qu’est-ce qui a compté dans votre désir d’être un citoyen actif ?

Les choses se sont faites très progressivement. J’ai eu une jeunesse militante banale. Mon parcours est très générationnel : c’est celui du baby-boomer, du soixante-huitard moyen. En passant par l’École normale d’instituteurs, je suis tombé dans un milieu qui prédisposait à l’engagement politique. C’était la guerre d’Algérie, j’avais quinze ans. Le premier acte politique de ma vie a été une grève de la faim en réponse à la répression de la manifestation du métro Charonne, en 1961. Ce fut mon déclic.
L’anticolonialisme et le tiers-mondisme ont été mes entrées en politique. À l’époque, on fantasmait aussi beaucoup sur Cuba... Par chance, j’ai échappé au pire grâce à la rencontre de l’ultra-gauche anti-stalinienne, qui m’a vacciné précocement contre la vulgate marxiste-léniniste [...] De la critique du léninisme et du marxisme, je suis passé à la réflexion sur l’idée de l’histoire qu’il convient de mettre à la place. C’est ainsi que je suis devenu un intellectuel. J’ai transformé ma désillusion générationnelle en programme de travail théorique. Je me suis lancé dans l’exploration des origines de la modernité démocratique

Vous avez été l’un des fondateurs de la revue Le Débat en 1980, alors qu’émergeait la génération dite des "nouveaux philosophes". Était-ce la réponse de l’écrit à la télé, de la sobriété à la starisation ?

En effet. Je me réjouis plutôt du rôle politique qu’ont joué les "nouveaux philosophes". Pour la télé, c’était très bien... Mais ils exprimaient mal des idées justes. On avait d’un côté des ténors médiatiques aux positions politiques plutôt justes ; de l’autre, de vrais intellectuels, mais qui restaient, sur le plan politique, prisonniers des schémas de l’extrême gauche. C’est à ce décalage qu’il s’agissait de remédier. Notre idée, avec Pierre Nora, était de frayer une voie où un travail intellectuel valable pourrait s’accorder avec un discours politique sensé et pluraliste.

Quel est l’avenir des intellectuels à l’heure où les Français attendent d’eux moins des concepts nouveaux et élévateurs que des ordonnances leur indiquant de manière pratique la voie du bonheur ?

Cette orientation correspond à des évolutions profondes. Je ne traite pas cette demande par le mépris, bien que personnellement, je ne cherche pas à y répondre. La question du comment vivre est redevenue fondamentale [...]
Les gens sont perdus. Cette philosophie répond à un besoin pratique, en proposant des manières de s’orienter dans l’existence. Son succès public ne me dérange pas, mais la philosophie ne se réduit pas à cela, pas plus d’ailleurs qu’elle ne se réduit au genre de philosophie que je pratique. À mes yeux, la philosophie est une démarche de connaissance, un mode spécifique d’éclaircissement de la situation historique qui est la nôtre. Que sommes-nous collectivement ? D’où venons-nous collectivement ? Que pouvons-nous collectivement ? Voilà mes interrogations. La philosophie est d’abord pour moi la discipline la mieux à même de répondre à ces questions, par le croisement de différents savoirs qu’elle permet d’organiser. C’est le sens de la conception de la modernité que je développe dans L’Avènement de la démocratie. (1)

Croyez-vous en un destin européen ?

Je me sens Européen, mais je sais les limites de ce sentiment d’appartenance. Il se borne à une couche assez étroite de gens cultivés qui savent mesurer la différence de l’Europe par rapport au reste du monde, à la lumière de l’histoire et de l’actualité. La grande majorité des Européens n’a pas d’identité européenne, sinon rhétorique. Les références comparatives leur manquent pour la situer, et les institutions européennes sont trop lointaines, trop illisibles, trop désincarnées pour susciter des sentiments d’identification et de fidélité.

Ils ont au moins un drapeau européen et même un hymne, tiré de la IXe symphonie de Beethoven...

Que j’aime beaucoup. Mais ce morceau appartient au genre humain et pas exclusivement à l’Europe. Comme le drapeau, il relève d’une symbolique artificielle. Au nom de l’ouverture cosmopolite, nos élites nous ont enfermés dans un provincialisme qui consiste à croire que les nations n’existent plus.
Or, partout ailleurs dans le monde, elles existent puissamment ! La nation est même un des moteurs de la mondialisation. Pourquoi les Chinois travaillent-ils autant, au point de soutenir un régime qui ne leur est pas sympathique ? Parce qu’ils pensent qu’en travaillant ainsi, la nation chinoise sortira grandie, affirmée, reconstruite et libérée. Le cadre national demeure le vrai cadre politique où les gens affirment leur appartenance et leur désir de peser sur le destin commun.

Feriez-vous, comme Régis Debray, l’éloge des frontières ?

Tout dépend de la manière de le faire. Je n’aime pas le mot éloge, qui a un côté provocateur inutile. Je pense que les frontières existent, et qu’elles ont un sens très profond. Elles appartiennent au principe des nations dans ce qu’elles ont de meilleur. Les frontières, c’est le contraire des limites impériales. Un empire domine et s’arrête pour bâtir un mur et repousser les barbares. Une frontière est une limite territoriale que des communautés politiques négocient de leur plein accord. Elles déterminent des nations, au pluriel, et non la nation seule, qui n’est que le fantasme auto-érotique des nationalistes. Elles définissent des espaces politiques qui se pensent comparables et qui négocient pacifiquement. Les frontières sont des passages, et toute souveraineté est en réalité une co-souveraineté.

Y a-t-il une éternité démocratique ?

Pas sûr. La démocratie n’est pas une machine qui marche toute seule et sur laquelle nous pourrions nous reposer en toute tranquillité. Elle est une histoire pleine de contradictions, qui ne fait que commencer. Une histoire qui ne cesse de poser de nouveaux problèmes au fur et à mesure qu’elle avance. Ma thèse est que la démocratie est l’invention d’une nouvelle manière d’être des communautés humaines, au-delà de leur ancienne organisation religieuse. Ce mouvement a commencé en Europe, il y a plusieurs siècles, et il continue, à une échelle toujours plus vaste. Il a connu au XXe siècle des oscillations gigantesques et dramatiques. Au moment où le principe du suffrage universel l’emporte partout, autour de 1900, la démocratie est remise en question par une vague de déstabilisation venue des profondeurs, qui va donner les totalitarismes dans le sillage de la Grande Guerre. Les sociétés européennes sont parvenues à s’extirper de ce gouffre, après 1945, par un prodigieux travail politique. Les démocraties ont gagné.
Mais cette victoire, sanctionnée par l’effondrement soviétique, les a relancées en avant et vers une nouvelle période d’incertitude. La troisième révolution industrielle que nous connaissons, celle de l’informatique, de la mondialisation, de l’individualisme, de la société des médias, se révèle grosse de dilemmes que nous n’avions pas anticipés. Ce ne sont plus les totalitarismes qui nous menacent, mais des processus de dissociation interne que nous parvenons encore mal à cerner. Tout est à reconstruire. Plus la démocratie avance, plus les problèmes qu’elle rencontre grandissent [...]

( Propos recueillis par Saïd Mahrane )

(I) Gallimard

Cette interview est à lire dans son intégralité dans La Sagesse grecque, le nouveau dossier du Point Références - Les Textes fondamentaux.

Repères

1946 - Naissance à Poilley (Manche)
1961 - Âgé de 15 ans, il entre à l’École normale d’instituteurs de Saint-Lô
1980 - Création de la revue littéraire Le Débat (avec Pierre Nora)
1985 - Le désenchantement du monde (Gallimard)
Depuis 1989 - Directeur d’études à l’EHESS
2005 - La condition politique (Gallimard, collection " Tel ")
2007 - L’avènement de la démocratie (Gallimard)
2010 - Pour les trente ans du Débat, parution d’un ouvrage collectif : De quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ?

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