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Michel Maffesoli : "Sarkozy, un oxymore sur pattes"

mardi 14 juin 2011, par Thomas Mahler

Professeur à la Sorbonne et théoricien de la postmodernité, le sociologue Michel Maffesoli publie "Sarkologies" (Albin Michel), où le président apparaît comme une icône contemporaine. Piquant !

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Propos recueillis par Thomas Mahler

Pourquoi avoir, avec Sarkologies, fait de Nicolas Sarkozy une mythologie contemporaine à la manière d’un Roland Barthes ?

J’avais publié un ouvrage intitulé "Iconologies" sur nos icônes postmodernes, de l’abbé Pierre à Zidane. Alors que nous sommes dans une société très rationaliste, nous avons besoin de totems autour desquels nous agréger. Dans le prolongement de ce travail, il m’a paru intéressant de réfléchir, de manière détachée et légèrement ironique, sur la figure de Sarkozy, et de voir s’il ne représente pas une forme d’icône inconsciente du peuple français. Je pense qu’il est une bonne photographie du moment. Le but n’était en tout cas pas d’apporter un jugement ni de faire un livre de sciences politiques.

Vous affirmez que Nicolas Sarkozy "est en phase avec les aspirations profondes du peuple". Mais les sondages semblent prouver le contraire...

Il ne faut pas confondre opinion publiée et opinion publique. Dès qu’il y a du sondage, c’est-à-dire des chiffres, il y a un côté magique qui fait qu’on y croit immédiatement. Or, les sondages représentent de l’opinion publiée et ont été élaborés à une époque où l’individu avait une identité stable. Les ouvriers parlaient de telle manière, les bourgeois de telle autre. Aujourd’hui, on a affaire à des personnes plurielles, des sincérités successives. On constate d’ailleurs de plus en plus que les sondages ont des marges d’erreur énormes. Personnellement, je vais même un peu plus loin : ils ne signifient plus rien. Pour en revenir à Nicolas Sarkozy, je cite Les deux corps du roi de l’historien Ernst Kantorowicz, qui montre que le souverain a un corps naturel, que l’on soufflette, et un corps politique, que l’on respecte. Les sketchs des Guignols de l’info et autres mazarinades peuvent présenter Sarkozy comme grossier et inculte, ils ne font ainsi que conforter son corps politique.

Vous dites que Nicolas Sarkozy est un président profondément postmoderne. Qu’entendez-vous par là ?

Sarkozy est un véritable oxymore sur pattes, figure qui est emblématique d’une postmodernité en forme de mosaïque. Le président n’a pas une identité stable, mais des identifications multiples. Quand il est dans les Ardennes, il va prendre un aspect très "peuple", alors que c’est le même qui a célébré sa victoire au Fouquet’s. Il a un ministre de l’Intérieur qui fait une politique de droite, voire avec des relents d’encore plus à droite. Mais, à côté, Sarkozy a pratiqué l’ouverture et va jouer la carte du social...

Pour en revenir à l’épisode du Fouquet’s, vous assurez que le fameux côté "bling-bling" du président déplaît aux bourgeois ou aux bobos, mais ne choque absolument pas une population plus modeste...

Le roi fait toujours rêver. Il y a un processus de participation magique, qui est celui des sociétés primitives. Il ne faut pas analyser ça à partir du moralisme ambiant. On pense tout le temps les choses comme elles devraient être, et non pas comme elles sont. La réalité, c’est que je peux rêver à travers le Fouquet’s, alors que je n’y mettrai jamais les pieds.

En quoi Sarkozy serait-il aussi emblématique de la figure de l’"enfant éternel", qui prendrait, selon vous, la place de l’adulte sérieux ?

Durkheim montre qu’il y a des figures emblématiques, auxquelles tout le monde se réfère. Celle de l’ère moderne, c’était l’adulte sérieux, rationnel, producteur et reproducteur. Une de mes hypothèses, c’est que, depuis quelques décennies, il y a au contraire le retour d’une autre figure, qui est celle de l’enfant éternel. En d’autres termes, on passe de Prométhée à Dionysos. Nicolas Sarkozy est caractéristique de cela, avec ses tics, ses opinions versatiles, son côté "je vais emmerder le monde" et "je casse le jouet".

Vous publiez également La crise est dans nos têtes !, un recueil de textes parus dans la presse. La crise économique que les Français ont l’impression de subir depuis 2008 cacherait, selon vous, une mutation bien plus profonde, d’ordre sociétal...

Je trouve pénible que le mot "crise" soit ressassé dans les médias et dans les dîners en ville. Alors qu’il y a un changement de fond, car la nappe phréatique qui alimentait la modernité s’est polluée. En se focalisant uniquement sur la dimension économique, on prend les conséquences pour des causes. Nous sommes à un moment où il y a saturation d’une manière d’être, de se représenter le monde.

On y retrouve une de vos thèses célèbres : la fin de la République une et indivisible, de nature verticale, pour ce que vous appelez le temps des tribus, de nature horizontale. Le débat sur l’identité nationale a ainsi dû vous paraître bien obsolète...

L’identité est un combat d’arrière-garde. Actuellement, on ne se retrouve plus à partir d’une conception rationnelle et identitaire, mais en partageant des goûts d’ordre sexuel, musical, sportif ou religieux. Ce sont les identifications multiples. Nous étions habitués à cette République homogène, et nous sommes en train de faire l’apprentissage douloureux d’une hétérogénéité. Je suis moi-même le produit de la première, en étant issu d’un petit village de mineurs où l’on gommait les différences, et en étant devenu prof de fac. Mais cette matrice est désormais inféconde.

Selon vous, nous serions aussi passés d’une période marquée par le productivisme à une ère de créativité, qui met davantage l’accent sur le qualitatif de l’existence. Est-ce la fin de la "valeur travail", dont le candidat Sarkozy avait fait la promotion ?

Sarkozy s’est trompé en prônant la valeur travail, expression qui vient d’ailleurs de Karl Marx. À partir du XVIIIe siècle, la culture moderne s’est construite sur trois mots clés : travail, raison et progrès. Mais il y a aujourd’hui l’émergence de nouvelles valeurs : créativité, imagination et présent. Je fais souvent des conférences dans les entreprises, et je trouve que les patrons ont le nez plus creux que les universitaires. Ils savent bien qu’on n’arrive plus à mobiliser les énergies sur la valeur travail, et qu’il vaut mieux mettre en avant l’idée de créativité. C’est l’exemple de Google, qui va imposer à ses salariés 15 % du temps professionnel à faire autre chose que du travail proprement dit.

Vous qui prônez depuis longtemps une sociologie du quotidien avez aussi analysé les phénomènes Facebook et Twitter. Ces technologies participeraient, selon vos écrits, à un réenchantement du monde, et non pas à une individualisation de la société...

Il n’est pas un article journalistique, un discours politique ou un livre savant qui n’évoque l’"individualisme contemporain". Voilà une grande sottise. Moi, je dis que l’individualisme a été la marque du moderne. "Cogito, ergo sum" : cette idée cartésienne en était le pivot. Je pense par moi-même, j’agis par moi-même. Cela a fonctionné jusqu’aux années soixante. Les grandes révoltes étudiantes marquent la fin de cet individualisme et le retour de quelque chose de tribal, de collectif. Il suffit aujourd’hui de sortir dans la rue pour voir que tout le monde colle à l’autre. Il y a du mimétisme : on parle pareil, on s’habille pareil. Ce sont des pulsions animales que l’on voit dans tous les domaines. En ce qui concerne les technologies, on est en face d’un vrai paradoxe. La technique, au XIXe siècle, isolait. Alors qu’aujourd’hui, avec Twitter et Facebook, nous sommes en contact permanent. Avec Internet, il y a un vrai changement de paradigme, qui corrobore mes théories. Le phénomène Wiki, c’est de l’horizontalité.

Vous dites que Nicolas Sarkozy dérange l’intelligentsia par sa personnalité vibrionnante et sa façon de privilégier l’instinct par rapport à la raison. Or, une partie du milieu universitaire vous fait les mêmes reproches, en vous accusant notamment de jouer avec l’air du temps sans fondement scientifique. Maffesoli serait-il le Sarkozy de la sociologie ?

Il y a eu des critiques fortes à mon encontre, avec notamment comme prétexte la thèse d’Elizabeth Teissier [NDLR : Michel Maffesoli a dirigé la très controversée thèse d’Elizabeth Teissier intitulée "Situation épistémologique de l’astrologie à travers l’ambivalence fascination/rejet dans les sociétés postmodernes", soutenue en 2001]. Mais on a aussi repris mes idées sur le quotidien, sur l’importance de l’émotion, toutes ces choses sur lesquelles je travaille depuis quarante ans. Comme les sycophantes de la Grèce antique, on m’a accusé tout en récupérant mes idées ! Pour ce qui est de la question scientifique, j’ai montré dans La connaissance ordinaire comment les sciences sociales se sont retrouvées bloquées en étant fascinées par le modèle des sciences dures du XIXe siècle, alors que l’objet de nos recherches est vivant. Je maintiens qu’on peut avoir de la rigueur sans donner du chiffre, et je pousse mes chercheurs à aller au bistrot, traîner, renifler l’air du temps. Max Weber disait qu’il fallait être à la hauteur du quotidien.

(Le Point, 05 mai 2011)

Livres :

Sarkologies, de Michel Maffesoli (Albin Michel, 170 p., 15 euros). Et aussi : La crise est dans nos têtes ! (Jacob-Duvernet, 140 p., 14 euros).

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