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Roger-Pol Droit contre l’ennui obligatoire

samedi 13 octobre 2012, par La Rédaction

Roger-Pol Droit, « Petites expériences de philosophie entre amis », (Plon, 220 p., 19 euros).

Après le succès de vos « 101 expériences de philosophie quotidienne » en 2001, vous nous proposez cette fois-ci de « Petites expériences de philosophie entre amis ». Un ouvrage surprenant dans lequel on ne trouve ni citations grecques ni concepts métaphysiques, mais des incitations à « casser les codes du quotidien » en débranchant notre ordinateur ou en prenant « un repas à l’envers »...
Et bien d’autres étrangetés, comme faire silence à plusieurs, apprendre à goûter les lumières, chercher un fruit dans un aéroport, désapprendre sa langue, lister les bruits, se faire une idée de la poussière, inviter des inconnus à dîner... Ou encore inventer des pays, organiser un concours de surprises, mixer des proverbes, et... quelques dizaines d’autres. Ces petites expériences, ces drôles de jeux à faire seul ou bien à plusieurs, en bande, entre amis, sont destinées d’abord à susciter de légers malaises. Ces décalages et dérangements conduisent à interroger nos gestes habituels, à les regarder d’un autre oeil et à entrer ainsi dans l’univers de la philosophie. Car on ne s’intéresse vraiment aux questions théoriques qu’à une condition : avoir éprouvé soi-même le trouble qui les déclenche. Ces dispositifs ludiques sont donc destinés à provoquer des sensations qui incitent à réfléchir. Mais ils n’indiquent pas le résultat du trajet, qui sera différent pour chacun. Je me méfie terriblement des gens qui nous dictent ce qu’il faut penser et comment il faut vivre...

Vos "expériences" reposent toutes sur le principe d’étonnement. On ne s’étonne plus assez de nos jours ?
On l’a répété sans fin, depuis Platon jusqu’à Jankélévitch, en passant par Aristote et bien d’autres : la philosophie n’a pas d’autre origine que l’étonnement. Il est l’élément déclencheur. S’étonner, c’est trouver soudain étrange ce qui est familier, découvrir des questions là où l’on n’en apercevait pas. De nos jours, ce déclic semble avoir des ratés, pour mille raisons : vie devant les écrans, formatage des pensées, accélération des rythmes... Notre monde est configuré d’avance, nos idées se normalisent... D’où la nécessité de fabriquer à neuf de l’étonnement, par tous les moyens. C’est pourquoi, parmi la vingtaine de livres que j’ai publiés, certains étudient de manière érudite nos représentations culturelles (du bouddhisme, des "barbares", de l’humain demain), d’autres s’adressent aux débutants pour les aider à aborder la pensée antique ou les théories contemporaines. Enfin, dans un style différent, volontairement plus littéraire, j’ai inventé ces exercices décalés.

Prenons un exemple : vous faites du camembert un objet philosophique, ce qui est sans doute une première mondiale !
Pourtant, l’idée est toute simple : demandez-vous si vous êtes connaisseur ou non, interrogez-vous ensuite sur la distance qui vous sépare du premier camembert achetable, très différente selon que vous habitez le Sahel, le Yémen ou la Normandie... Vous pouvez ainsi prendre la mesure de votre place dans un système alimentaire, mais aussi anthropologique. Le camembert devient une sorte de boussole ou de compas. Faites jouer le même rôle au saké japonais, au bétel indien, au quinoa brésilien : vos coordonnées seront absolument différentes ! Il ne s’agit donc pas de réfléchir sur les aliments eux-mêmes, mais sur l’environnement social et culturel dont ils donnent la mesure et qu’ils permettent d’appréhender.

Votre ouvrage est extrêmement ludique, voire loufoque. Mais a-t-on le droit de s’amuser avec la philosophie ?
Contre l’ennui obligatoire, contre la conviction idiote qu’on devrait nécessairement être grave pour être sérieux, il faut rappeler sans relâche qu’il existe un rire des philosophes. Nietzsche l’a célébré en dénonçant les penseurs "culs-de-plomb". Incongruités, loufoqueries, dingueries et autres réamorcent l’étonnement, la possibilité d’approches nouvelles. En fait, il existe bien une tradition de l’humour et de l’insolite qui affleure déjà chez Socrate, s’épanouit chez Diogène et les cyniques, culmine chez Lucien, ce Voltaire de l’Antiquité. Imaginant les grands philosophes vendus au marché aux esclaves, Lucien décide qu’Aristote ne trouvera pas preneur... parce qu’il est trop ennuyeux. Chez les Modernes, en France, Rabelais ou Diderot s’inscrivent dans cette tradition. Elle est mieux illustrée encore chez les Anglais, avec Jonathan Swift, Laurence Sterne ou Lewis Carroll, par exemple. Pour eux tous, qui sont aussi des écrivains qui pensent au moyen du style, la philosophie se doit d’être déconcertante et allègre, sans pour autant perdre sa force. Voilà le pari à relever, au quotidien, par ceux qui se veulent philosophes... ne serait-ce qu’un instant.

(Propos recueillis par Thomas Mahler)

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EXTRAITS

Envelopper n’importe quoi

"Prenez une pièce de monnaie et un morceau de papier. Pliez le papier, approximativement, autour de la pièce. Tentez ensuite la même manoeuvre d’enrobage avec un stylo, une chemise, une assiette, un livre, une chaussure, une boîte de conserve. La dimension du papier nécessaire varie, le mode de pliage également, la difficulté relative de l’empaquetage aussi. Et la forme du résultat, cela va de soi.

(...).

La chose enveloppée est toujours là, mais pourtant absente. Elle devient inaccessible sans disparaître pour autant. Elle est là, mais abstraite, soustraite, retirée. Rien ne subsiste de perceptible de ses couleurs, de ses contours exacts, de ses arêtes et de ses détails. Seule persiste une forme floue, méconnaissable, une présence qu’il faut deviner - peut-être même supposer, plus que vraiment percevoir - sous l’enveloppe.

En un sens, l’objet familier perdure, il n’y a pas à en douter. Il suffit d’ailleurs de déplier le papier pour retrouver son stylo, sa chaussure ou son assiette, identiques, inchangés, stables et disponibles. Pourtant, en un autre sens, ce même objet familier est anéanti pour notre perception, du fait même qu’il est soustrait au regard, privé de ses qualités habituelles.

Ce qu’apprend ce jeu simple ? Il suffit de très peu pour perturber le monde, le rendre étrange, en partie inaccessible. Une feuille de papier, une pellicule, un fin enveloppement, un rien de dissimulation et de rapt. Comme si, en fait, nos plus simples évidences ne tenaient qu’à un fil. Voilà qui inquiète ou bien qui amuse, selon les moments et les tempéraments."

Faire un truc sale

"C’est une frontière mobile. Entre sale et non sale, acceptable et dégoûtant, neutre ou répugnant, la démarcation ne passe pas au même endroit pour chacun d’entre nous. Ce qui révulse l’un laisse l’autre indifférent. Selon le jeu perpétuel des éducations, des cultures, des sensibilités, vous ne trouverez pas forcément sale ce que je juge l’être, et inversement. Du coup, l’expérience consistant à faire un truc sale dépend de ce que vous ressentez.

Pourtant, elle ne se dissout pas dans le relatif, parce qu’il existe toujours, pour chacun(e), des actions un peu, ou grandement, répugnantes. Tout le monde possède ainsi une échelle du dégoût, allant de ce qui lui déplaît un peu jusqu’à ce qui lui paraît carrément écoeurant, voire difficilement supportable.

(...).

Ce qui est en jeu, chaque fois, c’est notre distance supposée envers l’animalité. Les chiens se flairent l’anus le plus simplement du monde, mais l’idée du "sale" existe dans les têtes humaines.

L’expérience suppose que vous déterminiez d’abord nettement votre échelle personnelle de dégoût. Cherchez au moins quatre actions qui vous paraissent répugnantes, classez-les de la moins sale à la plus sale. Choisissez ensuite celle que vous décidez de mettre en pratique.

Qu’y a-t-il à observer ? Vos impressions et sensations, agréables ou désagréables. Toutes, probablement, ne seront pas négatives. Le dégoût est l’autre face d’une attirance, la répulsion est refus d’une jouissance possible. Pas systématiquement, mais souvent.

Ce que vous pouvez expérimenter en faisant, délibérément, quelque chose de sale, c’est votre attachement personnel, intense ou faible, à la frontière construite entre vous et vous. Il n’y a rien de sale "dans les choses", ni dans les corps, mais seulement pour notre sensibilité, telle qu’elle a été construite. Il ne s’agit évidemment pas de faire disparaître cette barrière - c’est impossible - mais d’en éprouver le caractère plus ou moins fixe ou mobile. Ce que vous testez ainsi n’est pas votre plus ou moins grande liberté, mais votre plus ou moins grande raideur."

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Repères

1949 Naissance à Paris. 1969 Entre à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud.
1972 Agrégation de philosophie.
1989 " L’oubli de l’Inde " (Seuil). Entre au CNRS.
1998 " La compagnie des philosophes " (Odile Jacob).
2001 " 101 expériences de philosophie quotidienne " (Odile Jacob), énorme succès.
2007 " Généalogie des barbares " (Odile Jacob).
2009 " Les héros de la sagesse " (Plon).
2012 " Humain " (Flammarion), avec Monique Atlan.

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