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Affaire DSK - Pierre-André Taguieff : "Il est abusif de parler de théorie du complot"

dimanche 22 mai 2011, par Catherine Golliau

Vrai ? Faux ? Paranoïa ou méfiance naturelle face à des faits dont la véracité peut sembler sujette à caution ? L’affaire DSK a-t-elle de nouveau réactivé la théorie du complot ? Réponse de Pierre-André Taguieff, auteur de L’imaginaire du complot mondial (Mille et une nuits, 2006).

57 % des Français qui pensent que DSK est victime d’un complot, dont 70 % des sympathisants socialistes : la théorie du complot se porte bien... Comment expliquer cette réaction ?

Pierre-André Taguieff : Dénoncer un complot est un mécanisme de défense facile : on simplifie le problème en lui donnant une forme claire et acceptable, on s’offre ainsi une bouée de sauvetage dans un contexte d’incertitude et de désarroi. Le sondage montre surtout qu’un grand nombre de Français semblent ne pouvoir accepter la chute brutale de Dominique Strauss-Kahn, qui aurait pu être le futur président de la République.
Quelques personnages publics ont affirmé ou suggéré qu’il est la victime d’un complot : une élue socialiste a même parlé d’un "complot international". Mais pour qu’il y ait complot, il faut un groupe organisateur agissant dans le secret, un objectif, un plan d’action et un bénéficiaire. Rien de tel n’est ici formulé. Il est donc abusif de parler de "théorie du complot" : le complot n’est nullement théorisé, c’est l’innocence de DSK qui est affirmée, par des gens qui expriment ainsi leur malaise ou leur angoisse. Les dénonciateurs du complot ou de la machination ne peuvent clairement répondre à la question "À qui profite le crime ?". Le seul bénéficiaire de l’hypothèse complotiste est DSK lui-même, puisqu’il apparaît comme une victime innocente.

La supposée victime est d’ailleurs souvent présentée de manière négative...

Oui, en France surtout. Un événement traumatique fait souvent intervenir ce que j’appellerai des croyances associées, relevant du sexisme et du mépris de classe, de l’américanophobie ou de la judéophobie, qui peuvent jouer dans tous les sens. Strauss-Kahn disait lui-même craindre d’être attaqué pour trois raisons : les femmes, l’argent et sa judéité. Mais on assiste aussi à un phénomène d’inversion : voir en lui la victime, c’est oublier la jeune femme qu’il aurait agressée.

Certains éditorialistes ont parlé de réactions "populaires" à partir de ces accusations de complot, les plaçant ainsi d’emblée dans la catégorie "café du commerce". Cela vous semble-t-il justifié ?

Il est vrai que parler de "complot", c’est user d’un mot symbole du langage populiste, mais on ne peut pas réduire les explications "complotistes" à un attribut du "bas peuple", assimilé hâtivement au parti des imbéciles. Il ne faut pas traiter par le mépris ces tentatives naïves d’explication d’événements choquants. Si les gens ont besoin d’imaginer des complots, c’est qu’ils souffrent de la distorsion entre le désir de transparence et la conviction que la marche obscure des événements leur échappe. Les théories du complot, sommaires ou élaborées, perdurent, car elles permettent à ceux qui y adhèrent de donner un sens à un monde qui, sans elles, leur serait insupportable. Elles fonctionnent autant comme des explications, certes fausses ou douteuses, que comme des boucliers contre l’angoisse. Croire que le diable est partout, cela est moins insupportable que d’affronter un monde vide de sens. Le développement des nouveaux médias et notamment de l’Internet n’a fait qu’amplifier ce phénomène en favorisant la constitution au niveau mondial d’une culture fondée sur le soupçon, qui touche tous les milieux.

Propos recueillis par Catherine Golliau

Pierre-André Taguieff est chercheur, auteur notamment de "L’imaginaire du complot mondial".

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